Pour la première fois, une étude détaillée dévoile l’ampleur réelle de l’empreinte écologique du secteur numérique en Suisse. Cette recherche menée par Resilio, une start-up issue de l’EPFL spécialisée dans l’évaluation environnementale des systèmes IT, marque un tournant dans notre compréhension des enjeux environnementaux liés à la digitalisation du pays.

impact environnemental du numérique en suisse

Une collaboration scientifique d’envergure pour combler un vide

Réalisée en partenariat avec le Centre Enterprise for Society (E4S), l’Université de Lausanne (UNIL), l’IMD et une vingtaine d’autres partenaires, cette étude répond à un besoin urgent : disposer de données locales fiables. Jusqu’à présent, la Suisse s’appuyait uniquement sur des extrapolations basées sur des études internationales, une approche peu précise pour définir des politiques publiques adaptées.

L’évaluation couvre trois grandes catégories d’équipements : les équipements utilisateurs (usage personnel et professionnel), les réseaux de télécommunications et les centres de données. Une méthodologie rigoureuse qui exclut les datacenters suisses utilisés exclusivement pour des services à l’étranger, tout en intégrant les services cloud consommés en Suisse mais hébergés ailleurs.

Des chiffres qui questionnent nos habitudes numériques

Une consommation électrique massive

Les résultats de l’étude sont éloquents : le secteur numérique suisse consomme environ 12% de l’électricité nationale, soit 6,9 TWh. Pour mettre cette consommation en perspective, elle équivaut à l’alimentation électrique annuelle de 1,4 million de foyers suisses. Les centres de données à eux seuls représentent 6,1% de cette consommation électrique nationale.

Un parc d’équipements en expansion constante

L’ampleur du parc technologique suisse surprend : plus de 73 millions d’équipements TIC étaient en circulation en 2024. Cela représente une moyenne de 8,5 appareils par habitant, un chiffre qui illustre la digitalisation intensive de nos vies quotidiennes et professionnelles.

La répartition de ces équipements révèle la prédominance des devices grand public : 94% relèvent des équipements utilisateurs, 5,6% sont liés aux centres de données et seulement 0,4% concernent l’infrastructure des réseaux télécoms. Ces équipements, associés à leur consommation électrique, représentent entre 65% et 85% de l’empreinte environnementale totale du numérique en Suisse.

Un impact climatique significatif

En matière d’émissions de gaz à effet de serre, le numérique représente environ 2% des émissions nationales suisses. Pour contextualiser cette proportion, elle équivaut à 40% de l’empreinte carbone générée par l’aviation au départ de la Suisse, un secteur pourtant régulièrement pointé du doigt pour son impact environnemental.

Un basculement majeur à l’horizon 2035

L’une des révélations les plus importantes de cette étude concerne l’évolution prévue de la répartition des impacts. Actuellement, les équipements utilisateurs pèsent pour 66% de l’empreinte environnementale du numérique. Cependant, les modélisations indiquent que les centres de données deviendront majoritaires dans cette empreinte d’ici 2035.

Cette évolution s’explique par plusieurs facteurs : l’explosion du cloud computing, l’essor de l’intelligence artificielle gourmande en puissance de calcul, et la généralisation des services numériques dans tous les secteurs de l’économie.

Focus sur les serveurs : des impacts contrastés

L’analyse détaillée des équipements révèle des disparités importantes. Les serveurs de calcul et de stockage représentent une part significative de l’impact, notamment en raison de leur fabrication énergivore et de leurs besoins opérationnels constants.

Un point particulièrement intéressant : les serveurs de stockage concentrent environ la moitié de l’empreinte liée aux serveurs. Par ailleurs, les serveurs de milieu de gamme, plus nombreux dans les parcs informatiques, ont un impact quinze fois supérieur à celui des serveurs spécialisés dans l’intelligence artificielle, pourtant réputés très énergivores.

Comprendre le cycle de vie pour mieux agir

L’étude analyse les impacts environnementaux selon les différentes phases du cycle de vie des équipements, apportant des éclairages précieux pour orienter les actions.

La phase d’utilisation ressort comme le principal facteur d’eutrophisation de l’eau douce, un impact souvent méconnu du grand public. En revanche, les phases de distribution et de fin de vie présentent des effets jugés négligeables par rapport aux autres étapes.

Cette analyse fine permet de prioriser les efforts : plutôt que de se concentrer uniquement sur le recyclage, il convient d’agir en priorité sur l’efficacité énergétique des équipements en fonctionnement et sur l’optimisation de leur utilisation.

Des recommandations concrètes pour tous les acteurs

Pour les autorités publiques

Les auteurs de l’étude formulent plusieurs recommandations à destination des pouvoirs publics :

  • Réguler le développement de nouveaux centres de données en favorisant des solutions économes en énergie, notamment la réutilisation de la chaleur fatale
  • Ralentir la diffusion de nouveaux usages énergivores, particulièrement ceux liés à l’intelligence artificielle générative
  • Développer des incitations pour encourager l’efficacité énergétique des infrastructures numériques

Pour les entreprises

Du côté privé, les leviers d’action sont multiples :

  • Conception d’équipements plus sobres intégrant l’écoconception dès la phase de développement
  • Amélioration de l’efficacité énergétique des infrastructures et des appareils
  • Privilégier des centres de données alimentés par des énergies renouvelables
  • Adopter de nouveaux modèles économiques moins dépendants de la production et de la vente continue de nouveaux équipements électroniques

Cette dernière recommandation est particulièrement innovante : elle questionne le modèle économique traditionnel de l’industrie tech basé sur le renouvellement constant des équipements.

Une base solide pour l’action collective

Cette première étude suisse sur l’impact environnemental du numérique constitue bien plus qu’un simple état des lieux. Elle fournit une base scientifique solide pour orienter les politiques publiques et les stratégies d’entreprises vers une digitalisation plus soutenable.

Les enjeux sont considérables : avec une croissance continue des usages numériques et l’émergence de technologies toujours plus consommatrices comme l’IA, l’action devient urgente. Mais cette étude prouve qu’une approche rationnelle, basée sur des données précises, permet d’identifier des leviers d’action concrets et efficaces.

La transition numérique et la transition écologique ne sont pas incompatibles, à condition d’agir de manière coordonnée et éclairée. Cette étude suisse ouvre la voie à une approche plus mature de ces enjeux, réconciliant innovation technologique et responsabilité environnementale.


L’étude complète, le livre blanc et une infographie pédagogique sont disponibles gratuitement sur sustainableit.ch

INTERVIEW

Rencontre avec realise dans le cadre de la revalorisation du matériel IT avec fairstore.ch

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